Partageons les livres : pile je gagne, face tu perds !

Côté pile, la Boite à Lire qui fleurit dans toutes les villes et même les gares est une belle initiative qui ravit (ou pas) la profession et nous est vendue comme une ode au livre, une valorisation par l’économie du partage et la gratuité. Que de belles pensées au pays de la culture qui doit défendre son exception. Côté face, nous n’allons pas nous faire que des amis (ouvrons le débat), c’est une nouvelle attaque contre les droits de l’auteur et de l’éditeur. Inspirée du book crossing américain, la fameuse économie du partage pourrait bien, si on va plus loin, nous exploser façon puzzle !

Recycler est une bonne chose mais…

Vous avez acheté un meuble dont vous vous débarrassez, il est recyclé et trouve une deuxième vie, c’est très bien et social. Il n’est pas une enseigne qui ne nous fasse pas vibrer sur ce bon principe éthique et responsable tout en recherchant la bienveillance des acheteurs (et surtout leur porte monnaie à nouveau bien ouvert) en nous faisant avaler cette jolie couleuvre. Donc, j’ai fini de lire un livre et le passe à un ami, fort bien, rien à dire. Maintenant une organisation, souvent publique, épaulée par une autre plus commerciale et mercantile, promeut cette action tout en entretenant des bibliothèques, c’est douteux. C’est en tout cas se soustraire à sa responsabilité d’organiser un système de prêt à grande échelle dans le respect du droit de l’auteur qui n’est pas une marchandise, car les bibliothèques, elles, paient des redevances dans une économie organisée et réglementée.

Notre économie est fragile

Dans le même temps on lance de grandes discussions sur le droits d’auteur en Europe et sur l’impérieuse nécessité de les protéger, de rémunérer les auteurs afin qu’ils aient l’envie et la possibilité de produire sans cesse du « savoir ». Qu’allons nous leur dire, c’est le partage c’est tendance. Ils étaient déjà attaqués par le marché organisé de l’occasion (souvent tout aussi douteux).

Allons doit au but et énonçons dans le désordre tous les risques que cette démarche comporte :

  1. le temps de lecture ne s’étendra pas, chaque Français consomme 7 livres par an tout compris (il les achète), s’il les obtient gratuitement ce sera moins de temps pour ceux achetés ;
  2. nos points morts sont fragiles, il nous suffit de quelques pour cents de ventes en moins et on passe au rouge (il nous en faudra des hectolitres pour noyer notre chagrin à ce rythme) ;
  3. les libraires sont exsangues, si on les prive encore de revenus ils fermeront et ce sera encore moins de livres vendus ;
  4. le droit d’auteur est encore plus dévalorisé : copié, scanné et diffusé à l’envi et puis quoi plus !

A tous ceux qui nous proposent de nous initier à l’économie du partage et à nous donner goût aux bonnes choses (dont la lecture fait visiblement partie, c’est la bonne nouvelle), je propose que les magasins bio nous offrent de petits zakouskis bien gratuits pour nous apprendre à mieux manger, que les fabricants de voitures nous prêtent gracieusement des hybrides et des électriques pour en apprécier les qualités, que les cinémas ouvrent leurs portes gratis pour redonner goût aux vieux films classiques.

Serions nous si mal en point que la gratuité nous sauverait de la désaffection de la lecture ? Financier et économiste à la base j’ai retenu une très bonne leçon qui est : « ce qui est gratuit ne vaut rien ». Sauf que dans le partage version économie solidaire l’organisateur est rarement un philanthrope, au mieux il gagne sa vie avec son organisation, au pire il se drape des meilleures intentions pour sa « com » et nous sommes assurément les dindons de la farce.